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Déc

Repéré par les drones du puissant label californien Not Not Fun, Holy Strays – ou OVNI Strays pour les intimes – débarque sur la toile, courant 2010, avec sa première cassette, Hyperion, épuisée en quelques jours seulement. On pourrait croire à un énième buzz sous acide ou à une nouvelle hallucination collective sans lendemain mais il n’en n’est rien. Sebastien Forrester aka Holy Strays pose les bases d’un projet solide.
S’il avoue lui-même que l’entité HS est née d’errances nocturnes et d’envies hybrides sans motif précis, Sébastien ne semble rien faire au hasard. Rapidement débarrassé de cette image de « Parisien bohème », ce banlieusard de 24 ans habitué aux longs trajets en RER prends son temps, contrairement à beaucoup de musiciens de la génération URL. Batteur de formation jazz, il digère brillamment de nouvelles influences, sort quelques disques (7′ et cassettes), signe plusieurs remix (Forest Swords, Loney Dear, etc) avant d’enregistrer son premier EP, Chasm, sorti le mois dernier sur le label anglais Demand Vinyl. Entre battements de coeur primitifs et hypnose électronique, Holy Strays balance en toute modestie 5 titres inspirés et audacieux.
Désireux d’en savoir plus nous avons posé quelques questions à Sébastien qui en a également profité pour nous envoyer quelques photos de son « entre ».

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Est-ce  que  tu  pourrais  décrire  HS  en  trois  mots   sans  utiliser  les  termes  qui suivent : électronique, hypnotique, psychédélique, mystique et percussion.


 

La question diabolique !
Je dirais : rêve, repère et refuge.


 

En 3 ans, tu as seulement sorti deux 45 tours, deux cassettes et un EP le mois dernier. Malgré ton âge, 24 ans, tu sembles vouloir prendre du temps pour composer et enregistrer contrairement à pas mal de nouveaux/ jeunes groupes qui enchaînent les sorties. Est-ce que c’est pour toi un moyen de protéger HS et d’en faire un projet à long terme ?


 

Entre autres, oui. Je n’avais pas vraiment conscience de vouloir le mener à bien sur le long terme, à l’origine. J’enregistrais des esquisses dans ma salle de bain, en rêvant de pouvoir un jour les jouer en groupe. J’avais une idée assez traditionnelle de la config. dans laquelle les morceaux pourraient être adaptés et reproduits, finalement. J’y ai pris goût, j’ai développé le concept, j’ai beaucoup tâtonné… Et cette forme de création est devenue un besoin.


Lorsque j’ai découvert la scène underground, j’ai rapidement réalisé que certains labels pouvaient sortir une profusion de disques. Certains groupes pouvaient produire dix ou quinze cassettes par an, des jams, des enregistrements live, des splits, diverses collaborations. Avec toute la richesse et l’intérêt que ce système peut avoir, sa logique ne correspondait pas forcément à ma vision des choses. J’écoute énormément de musique mais je ne suis pas un gros consommateur. Je sélectionne énormément, je prends mon temps, je laisse un album murir au fil des écoutes. Il m’arrive même de ne rien écouter de nouveau pendant plusieurs mois.


J’ai aussi et surtout senti que j’étais techniquement limité, que les connaissances que je possédais ne me permettaient plus de satisfaire mes ambitions, de définir le son que je souhaitais obtenir avec les moyens que j’avais. Il faut dire que j’ai débuté ce projet avec un setup on ne peut plus précaire ! J’ai donc pris le temps d’apprendre et d’expérimenter.


Je sais désormais que je ne pourrai pas m’en passer. J’ai envie d’emmener ce projet aussi loin que possible.



Jeune, tu as vécu au Gabon. Est-ce que c’est une expérience qui t’a influencé en tant que musicien ?


 

J’y ai véritablement découvert les percussions et la « musique originelle », si je puis la nommer ainsi. L’intensité avec laquelle jouaient les musiciens que j’y ai vus m’a profondément marquée. Je me rappelle notamment d’un séjour un peu particulier, à Lambaréné… La fête battait son plein à notre arrivée, les tambours grondaient dans le lointain, la foule dansait à perdre haleine. La catharsis absolue. Une forme de vérité troublante. Je n’avais que 8 ans. Ce souvenir est à la fois très flou et très vivace. Je l’ai certainement déformé avec les années, mais à mon retour quelques années plus tard, j’ai su que je voulais apprendre la batterie.
Au-delà de l’aspect culturel et artistique, j’y ai vécu une aventure humaine incroyable. J’aimerais y retourner. Il paraît que Libreville a beaucoup changée.


 

Sur je ne sais plus quel blog j’ai lu ça à propos de ta musique : On accroche bien, un peu de Jarre dans cette ambiance… » T’en penses quoi ?


 

Je n’ai jamais réellement écouté Jarre, et je ne suis pas si féru de musique électronique. Ce genre de comparaisons me surprend ! La première cassette de démos pour Not Not Fun a sans doute été influencée par les artistes du label avec lesquels je suis entré en contact à cette période, Dylan Ettinger ou Max de High Wolf, par exemple, et ce qu’ils m’ont fait découvrir. Le krautrock, le drone, l’ambient, la synth wave… Je cherchais à me réapproprier ce que je découvrais, d’une certaine manière.
Ma musique de prédilection reste le jazz, et le rock. On me dit souvent que ces influences ne se ressentent pas forcément lorsqu’on écoute HS, mais c’est de là que je viens.


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Est-ce que tu peux nous parler de ta rencontre avec Tricky ?


 

Nous nous sommes croisés à la terrasse d’un café, au détour d’une rue à St Germain-des-Prés, complètement par hasard, alors que je flânais avec ma copine. Un échange de regards, un sourire, puis la « magie » de l’Internet s’est chargée du reste, comme souvent de nos jours, j’imagine. Quelques échanges de mails et des conversations par « managers interposés ». Rien de bien romantique malheureusement… Mais une belle rencontre.
Je devais remixer l’un des morceaux de False Idols, ça ne s’est finalement pas fait. J’espère que nos chemins se recroiseront dans un futur proche, il vit à Barbès depuis quelques années maintenant.


 

Tu es souvent « catalogué » comme producteur, tu ne trouves pas cela un peu réducteur ?


 

Si, définitivement. L’ironie de la chose, c’est que j’ai d’abord été considéré comme un one-man band, voire un groupe à part entière ( !) – pour la seule et unique raison que les blogs qui s’intéressaient alors à Not Not Fun évoluaient dans une sphère expé / ambient / free music qui semblait s’interdire ce mot. Tout est question de contexte, c’est assez figé. Puis Morning Ritual, un jeune label londonien sans étiquette, a sorti Christabell, et le single a été classé parmi les nouvelles sorties estampillées « musique électronique », alors que je n’avais strictement rien changé à ma manière de procéder. Je ne fais pas vraiment de différence entre ces dénominations.
La majeure partie des musiciens qui travaillent en solo produisent leur musique sur un software, j’imagine ? La musique est donc enregistrée, puis agencée de manière électronique. Tout musicien est producteur dès lors qu’il s’enregistre et met en forme sa musique, d’un certain point de vue. Je me sens beaucoup plus musicien ou arrangeur que producteur. J’ai besoin de jouer sans cesse, de côtoyer mes instruments, ils font partie de mon environnement.



Si Holy Strays était :


 

Une série TV…


 

Je n’ai jamais vraiment regardé de séries !


 

Une page d’un livre…


 

Je suis très mauvais pour faire des choix, je vais répondre spontanément l’introduction du Rivage des Syrtes de Julien Gracq : une impression de flottement, une époque inconnue, un lieu fictif, pourtant étrangement familier. Le narrateur est passif, il subit ses déplacements, il est dans l’attente. Ce livre a eu une résonance particulière au moment où je finissais Chasm. J’essaie souvent d’entrer dans cette zone où je me sens dominé par mes propres morceaux, je me laisse guider par l’Idée première, « comme on s’avance les yeux bandés vers le lieu de la révélation. » Il est parfois bon d’ignorer le but que l’on poursuit, je pense.


La notion de frontière, de lisière, est aussi très présente, je m’y suis reconnu immédiatement.


 

Un Spam…


Ah, un spam qui obligerait les internautes à ne faire qu’une chose à la fois… À terminer leur conversation, à finir l’article qu’ils sont en train de lire ou la vidéo qu’ils sont en train de regarder. Une saleté qui les obligerait à prendre leur temps, à rester concentrés.

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Pour 2014, deux options se présentent à toi, laquelle choisis-tu : une collaboration avec Grouper, sous condition que tu arrêtes définitivement la musique après l’enregistrement du disque, ou un contrat avec euros, intermittence et limousine à la clé pour composer le prochain album de David Guetta ?


 

Travailler avec Liz Harris serait fantastique. Aucune musique ne me procure un tel sentiment de sérénité ou d’abandon. Elle sait me réconcilier avec moi-même. Je ne pourrais donc pas refuser une telle offre, sincèrement.


 

Tu réalises tes artworks toi-même  et tu sembles  y prêter beaucoup d’attention. Est-ce que  c’est quelque  chose  que tu pourrais  déléguer  ou pas du tout ? Est-ce  qu’il  y a un artiste visuel avec qui tu aimerais collaborer ?


 

Les visuels doivent nourrir la musique, je suis obsédé par cette idée de cohérence. Au-delà d’un simple reflet, je pense qu’ils incarnent un premier pas décisif dans l’univers d’un groupe. J’ai une approche assez plastique du son, j’aime les volumes, les formes, les couleurs qu’ils m’évoquent, je les dessine parfois. Pour chacune de mes sorties, le choix de l’artwork s’est imposé comme une évidence.
On en a déjà parlé et il est fort possible que ça se fasse : j’aimerais beaucoup collaborer avec Synckop. En attendant, les visuels ont tous été réalisés par ma copine, qui fait de la photo. Je m’occupe essentiellement du layout et de la mise en page, parfois seul, parfois aidé de mon frère ou de Lauriane, une amie graphiste, qui a notamment réalisé la maquette de l’artwork de mon dernier EP Chasm.



Quel/s  conseil/s  le  Sebastien  F. d’aujourd’hui donnerait il  au  Sebastien  F.  qui  a  enregistré  la  première cassette d’Holy Strays ?


 

Je lui dirais certainement de s’amuser, de travailler, d’apprendre et de prendre son temps.


 

Ton premier album tu l’imagines comment ?


 

Comme un périple en périphérie d’une grande métropole occidentale, à mi chemin entre le pavé et les étoiles.


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Je sais que tu es un grand amateur de Skate, quelle est ta part’ favorite de tous les temps ?


 

Extrêmement difficile à dire, mais je pense que j’opterais pour celle de Jamie Thomas dans la seconde vidéo ZERO, Misled Youth. Toute une époque résumée en six minutes. Elle m’a énormément inspiré.


Je suis tenté d’y ajouter l’incroyable part d’Andrew Reynolds dans This is skateboarding d’Emerica. Un flip front massif, parfaitement réceptionné, en guise de final, sur « Burning of the midnight lamp » de Hendrix. Absolument anthologique.





 

Holy Strays : Facebook // Soundcloud

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