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Avr
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En 1981, Henry Lawrence Garfield, un gamin de Washington DC décide de tout quitter pour rejoindre son groupe favori, Black Flag, en tant que chanteur. Sur un coup de tête, qu’il ne regrettera sans doute jamais (et nous non plus!), il lâche son poste de gérant dans un magasin Häagen-Dazs, vend sa voiture, se rebaptise Henry Rollins et grimpe dans le van de sa nouvelle famille, direction Los Angeles. La suite appartient à l’Histoire, celle qu’on écrit avec un grand « H », celle du hardcore et du Do It Yourself. C’est aussi un peu la notre.
Dès le début des années 80, cette musique (rapide et agressive) se propage sur tout le territoire américain grâce à des groupes comme Black Flag qui acceptent de jouer dans n’importe quel lieu prêt à les accueillir. Un réseau alternatif et une scène se développent, des fanzines, des labels sont créés. Ces gamins enragés et engagés (banlieusards inadaptés, anti-Regean, Straight Age, etc.) qui revendiquent fièrement leur marginalité sont prêts à en découdre avec la police ou les rednecks locaux pour défendre leurs valeurs et leurs concerts. En 86, Black Flag se sépare et au même moment le mouvement s’essouffle. Résumer l’histoire du hardcore (et du groupe) en quelques lignes serait trop simple, voir irrespectueux. Pour ceux qui aimeraient en savoir plus, un livre comme American Hardcore (Steven Blush, 2001) est une belle rétrospective de cette époque.
Mais revenons à Henry Rollins! Sa non-réponse, lors de cette interview, au sujet la re-formation de Black Flag, annoncée en janvier, semble bien confirmer que le groupe, tout comme ce tatouage à 4 bandes, reste derrière lui. Même si on aurait aimé connaître son avis sur la question, soyons honnête : autant se replonger dans le livre Get in the van (le journal d’Henry Rollins pendant ses années Black Flag) pour se sentir à nouveau Nervous Breakdown  plutôt que d’assister à un concert du Flag 3.0. Mais peu importe, à plus de 50 ans, le monsieur au bras souvent croisés et aux cheveux désormais grisonnants possède plus d’énergie que 72 kids à un concert d’Insane Clone Posse. Multipliant les projets (TV shows, livres, spoken-word, etc.), il se décrit lui-même comme un journaliste punk, obsédé par le travail et guidé par son éternelle colère et curiosité. Ce militant (droits des homosexuels, justice sociale, anciens combattants, etc.) et activiste, fermement opposé aux guerres en Irak et en Afghanistan, a beaucoup voyagé ces dernières années (Moyen Orient, Asie, Afrique, etc). En 2003, il a commencé à rendre visite aux soldats des bases américaines situées dans certains pays en situations de crise (Égypte, l’Irak, le Kirghizistan, l’Afghanistan, etc.). Il en a également profité pour rencontrer les populations locales, son appareil à la main. En 2011, comme un « état des lieux », il a sorti le livre « Opposants » qui regroupe de nombreuses photos qu’il a prises au cours de ses voyages.

Henry Rollins a très rapidement accepté de répondre à ces quelques questions. Ça a été très difficile, croyez moi, de ne pas lui en envoyer une centaine.

 

Dans une récente interview, accordée au site Live High Five, tu évoquais le fait que, malgré la violence, les descentes de police, etc., tu n’as jamais eu le sentiment de vivre des situations folles sur scène. Contrairement à beaucoup de gens qui trouveraient ça très intense, j’imagine que c’est un sentiment naturel lorsque l’on vit ça au quotidien. Mais alors qu’est qui est fou pour toi ? Ou qu’est-ce qui l’était à l’époque de Black Flag ?

 

Une naissance, être attaqué par un animal, être enlevé par des extraterrestres, une insurrection ou une orgie sont des évènements que je pourrais considérer comme fous. Passé ça, c’est juste une autre nuit au bureau.

 

Live birth, animal attack, alien abduction, insurrection, an orgy—things like these would be considered to me at least, something crazy. Past that, it was just another night at the office.

 

«I don’t think you would want to see me up there, wheezing, keeling over, attendants rushing in with the O2 tank, teleprompters going out of control, the pyro misfiring and torching the tambourine roadie—all this can become a real nightmare».

 

À plus de 50 ans, la colère et la curiosité sont encore et toujours les raisons qui te poussent à t’impliquer sans cesse dans de nouveaux projets. Même si tu ne fais plus de musique depuis quelques années, penses-tu qu’à ton âge on puisse encore exprimer honnêtement sa colère en jouant du hardcore ? Les projets que tu mènes aujourd’hui (spoken word, écriture, émission TV, etc.) correspondent-ils à une évolution logique et à une manière (peut-être) plus mature d’exprimer cette colère ?

 

La musique est un véhicule formidable mais pas pour moi. Je ne pense pas que vous aimeriez me voir sur scène à bout de souffle, recroquevillé, des gens s’empressant de me donner de l’oxygène avec des prompteurs qui pètent les plombs et la pyrotechnie qui met le feu au roadie qui s’occupe du tambourin. Tout cela deviendrait un vrai cauchemar.
La maturité ne m’intéresse pas et je ne pense pas que ce soit ce qui est intéressant chez moi. Ce qui m’intéresse c’est que je peux faire à faire à 100% comme les « talking shows », l’écriture et tout le reste, ça c’est vraiment mon truc. Désormais, je ne pense plus de façon lyrique.

 

I think the music is a tremendous vehicle, just not for me. I don’t think you would want to see me up there, wheezing, keeling over, attendants rushing in with the O2 tank, teleprompters going out of control, the pyro misfiring and torching the tambourine roadie—all this can become a real nightmare. I am not interested in maturity and I don’t think it’s all that interested in me. I am only interested in what I can put myself into 100% and the talking shows, the writing, all the rest, seems to do it. I don’t think lyrically any more.

 

D’ailleurs, que penses-tu de la re-formation de Black Flag pour cet été ? Est-ce qu’ils t-ont contacté pour en faire partie ?


 

L’un de tes derniers livres, «Occupants» (2011), est un album de photos issues de tes nombreux voyages, en Asie, au Moyen Orient, etc. Certaines ont été prises dans des pays en situation de guerre comme la Syrie, L’Irak, l’Iran ou l’Afghanistan.  On connait ton opposition aux guerres en Irak et en Afghanistan, est-ce que tu peux nous parler de la genèse de ce projet ? Comment as-tu été accueilli en étant citoyen américain ?

 

J’ai beaucoup voyagé ces dernières années et je suis mieux équipé niveau matériel. Cela m’a conduit à faire plus de voyages, plus de photos, etc.  À un moment donné, je me suis dit que ce serait intéressant d’en faire un livre. J’avais utilisé certaines de ces photos pour mes livres mais je n’avais jamais fait d’album photos. Je ne me considère pas comme un photographe, ce serait exagéré, mais j’en prends beaucoup tout de même. 
Jusqu’ici, je n’ai pas eu trop de problèmes dans ces pays. J’ai eu à défendre mon appareil à deux reprises, en Inde et au Sénégal mais ce n’était pas un problème. Je pense que l’une des choses qui m’aide, lors de ces voyages et dans la vie en générale, c’est que je suis curieux de nature et lorsque les gens le ressentent, en général tout se passe bien. La plupart de ces endroits sont si difficiles d’accès que les locaux vous respectent déjà pour cet effort. Je suis toujours guidé par mon respect et ma curiosité et jusqu’à présent tout s’est toujours bien passé

 

I do a lot of travel and over the years, have upgraded the level of my camera gear. This lead to more travel, more photos, more photo op situations and at one point, I thought it would be an interesting idea to do a photo book. I had put photos in some of my books but had never done a photo book. Understand that I don’t consider myself a photographer, that would be a little much for me but I do take a lot of them. Thus far, I have not had too much trouble in any of these places. I have had to defend my camera twice. I think in Senegal and India but it wasn’t a problem. I think one of the things that helps me in and out of these places is that I am honestly curious and when you really display that, I think the response is usually very positive. The fact that so many of these places are so hard to get to, I think the locals sometimes you an “A” for effort. I have always led with my respect and curiosity and so far, I have been ok.

 

henry

 

Comment le livre a-t-il été accueilli par la presse américaine ?


 

J’ai été surpris d’entendre que la presse avait réagi très positivement face au livre. Honnêtement, je ne lis pas les critiques et je ne me soucie pas de ce qu’ils disent. Je crois au premier amendement de la Constitution américaine. Fondamentalement, peu importe ce que ce vous avez à dire, dites-le. C’est ce que je fais. Les mauvaises critiques ou les retours négatifs au sujet de mon travail ne veulent absolument rien dire pour moi. Je ferai ce que j’ai en tête et c’est vraiment tout ce qui compte.
J’imagine que ta question concerne plutôt les conséquences, s’il y en avait eu d’avoir accusé des gens comme Bush ou Cheney de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ? Eh bien, j’avais raison, alors qu’est-ce qu’ils auraient pu me dire ?

 

I was surprised to hear that the press people reacted very positively. I honestly don’t read the reviews and don’t care at all what they say. I believe in the First Amendment of the Constitution of the United States. Basically, whatever you want to say, do it. I know I do. Bad reviews or critical assessments of what I do mean absolutely nothing to me. I will do what I have in my mind to do and that’s really all there is to it. I guess you perhaps are meaning what was, if any, the fallout from indicting people like Bush and Cheney for their war crimes and crimes against humanity. Well, I’m right about all that, so what are they going to say?

 

C’est peut-être une question stupide mais est-ce des gens t’ont reconnu lors de ces voyages ? Le hardcore n’est pas vraiment (ou plutôt pas du tout) populaire dans ces pays mais est-ce que la musique, ton passé, ont également été des moyens d’entrer en contact plus facilement avec les populations locales ?

 

Sur le continent Africain, excepté en Afrique du sud, personne ne m’a vraiment reconnu. C’est arrivé de temps à autres en Indonésie à cause des films et même au Japon. Dans une certaine mesure en Asie. En Europe c’est un peu comme aux USA de ce côté-là.

 

Outside of South Africa, I don’t get recognized all that often on the streets in countries of that particular continent. Now and then in Indonesia because of the films and in same in Japan and to a certain degree in China. Europe is much like being in America with all that.

 

Que penses-tu du mouvement Anonymous ? Est-ce qu’il représente, selon toi, la nouvelle forme d’activisme ? Ne plus descendre dans la rue mais hacker le site d’une banque ou d’une maison de disques, etc.

 

Je ne sais pas si pirater des maisons de disques sert vraiment à quelque chose. Quel est l’intérêt ? Voler de la musique, la mienne par exemple, et l’envoyer à tout un tas de personnes ? Pareil pour les banques. Est-ce que votre intention est de voler ? Si oui, pourquoi ? Si ce sont des informations que vous voulez, qu’allez-vous en faire exactement ? J’aime l’idée de remettre tout à zéro et de donner la parole au peuple mais je ne suis pas d’accord avec le fait de ruiner des innocents. Jusqu’ici, je n’étais pas au courant qu’Anonymous menait des actions pareilles. Par contre, j’ai vraiment aimé ce qu’ils ont fait contre la Westboro Baptist Church, c’était cool. Tout ceci m’intéresse davantage quand cela touche la loi  et le droit.

 

I don’t know if hacking into record companies will do all that much good. What is to be done there? Steal a bunch of music, mine for example, and send it around to a lot of people? Same thing with banks. Is your intent to steal? If so, why? If it’s information you want, what do you want to do with that information, exactly? I like the idea of hacking to level a playing field and giving a voice to the people but to ruin something of innocent people, that I am not on board with. So far, I am not aware of Anonymous doing anything like that. I really liked what they said the Westboro Baptist Church, that was cool. I am most interested when this stuff turns into legislation and law.

 

«I am the thing you come to see on a stage for two hours every 24 months or so, past that, I am usually working on preparing the next two hours of stuff for you 24 months from then».

 

Dans l’interview accordée au magazine Loud Wire, en décembre dernier, tu dis que les gens ont parfois peur de toi. C’est comment d’être ami avec Henry Rollins?

 

Je n’ai pas beaucoup d’amis. Je suis un type très solitaire et ma principale priorité reste le travail. Je ne suis pas un bon ami, je ne suis pas souvent là ou disponible et je n’ai pas beaucoup de temps pour trainer, écouter de la musique ou faire quoi que ce soit. Ce n’est pas un problème parce que je ne cherche pas à nouer d’amitiés. Je suis la « chose » que vous venez voir sur scène pendant deux heures tous les 24 mois environ. Le reste du temps, je travaille habituellement à la préparation des deux prochaines heures où vous me verrez sur scène d’ici 24 nouveaux mois.

 

I don’t have many friendships. I am a solo type and my main priority is work. I am not a good friend. I am often not around or available and don’t have much time to hang out and listen or do things. I don’t attempt to initiate friendships, so it’s a no harm, no foul situation. I am the thing you come to see on a stage for two hours every 24 months or so, past that, I am usually working on preparing the next two hours of stuff for you 24 months from then.

 

mascis+henry

Henry Rollins and J. Mascis backstage / Costa Mesa, CA 2011 (GRANT HATFIELD)



 

Je sais que tu aimes beaucoup Dinosaur Jr, J. Mascis (chanteur, guitariste et longue chevelure blanche) n’est pas connu pour être très causant. Ca se passe comment une discussion en Jay Mascis et Henry Rollins ?

 

J. est cool, c’est juste une personne discrète. Ce n’est pas comme s’il ne parlait pas ou n’avait pas d’humour. Il est très sympathique, drôle et attachant. C’est juste qu’il préfère rester tranquille. Je pense qu’il garde son énergie pour la scène. C’est un grand musicien.

 

J is cool, just a lowkey person. It’s not like he doesn’t talk or have a sense of humor. He is quite friendly, funny and engaging. He just keeps his thing on a low level of heat. I think he saves it for the stage. He is such a great musician.

 

Quels sont tes projets pour cette année ?

 

J’ai beaucoup de films et d’émissions TV de prévus. Du « doublage », deux livres, des émissions de radio et des colonnes à rédiger pour des magazines. Je n’ai pas beaucoup de « talking shows » cette année et je n’aurai pas non plu beaucoup de temps pour voyager comme je le voudrais à cause des tournages. J’aimerai me rendre dans certaines parties d’Afrique où je ne suis pas encore allé. Ce serait également formidable de retourner au Moyen Orient dès que possible, c’est une partie  formidable du monde.
I have a lot of tv and film stuff planned. Voice over work, two books, radio shows and column writing. I don’t have many talking shows this year and won’t have much time to travel as I will on set or on location a lot this year. I would like to get to some parts of Africa I haven’t been to yet. It would be great to get back to the Middle East when I could. It’s an interesting part of the world. Thanks.

 

http://henryrollins.com/


Merci à Andrea pour son coup de main pour la traduction.

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